"Johnson m’a tuer", la BD reportage comme outil de lutte sociale

Comment la culture peut-elle devenir un outil de résistance et de lutte? À l’occasion de la rencontre nationale des Jeunes CSC, militant(e)s, permanent(e)s et délégué(e)s d’entreprise se réuniront le 25 et 26 mars pour aborder divers thèmes, notamment, le rôle de la culture dans l’action militante. Cette rencontre sera également l’occasion de revenir sur le combat de Louis Theillier, auteur de la BD reportage «Johnson m'a tuer» et de Chrisitan Guldentops, permanent CSC au moment de la restructuration.

Le 31 janvier 2011, le directeur du site bruxellois de l’entreprise Johnson Matthey annonce aux 300 employés la fermeture de l’usine. Il la justifie en raison du fait que l’usine ne serait pas assez rentable et nécessiterait des investissements trop importants. En réalité, la direction est surtout motivée par l’idée de délocaliser l’usine en Macédoine, où les ouvriers ne touchent qu’un salaire de trois cents euros par mois. Ouvrier de l’usine cinq ans durant, Louis Thellier décide de relayer son expérience sous la forme de planches de bande dessinée. Très vite, cette BD prend la forme d’un véritable journal de bord, où l’auteur dévoile les enjeux et les coulisses du conflit. À la fois acteur et narrateur, il relate au jour le jour les événements au sein de l’usine, s’appuyant sur les conseils et témoignages de ses collègues et des délégués syndicaux.

Son projet est particulièrement bien accueilli par les autres travailleurs. Très vite, sa bande dessinée prend de l’ampleur et fait l’objet d’un blog. En mai 2014, soit trois ans après le conflit, la BD est éditée par Futuropolis et tirée à 3.000 exemplaires. Elle est désormais en vente dans les librairies.

La BD, un art attractif et inoffensif, pas que !

La volonté de Louis Theillier est de développer un outil pédagogique afin de toucher un large public, ainsi qu’un public jeune plus réceptif à ce type de support culturel. «La bande dessinée est un art souple et attractif qui permet une certaine légèreté. Le potentiel d’une BD reportage est souvent sous-estimé mais aujourd’hui, ce média commence enfin à prendre de l’ampleur. La BD permet une approche plus humaine du sujet, elle bénéficie d’une simplicité, d’une sincérité qui peut parfois faire défaut à d’autres médias. Cette BD a été en quelque sorte l’occasion de réaliser mon propre journal en adoptant dès le départ une position engagée que l’on ne retrouve pas dans les journaux habituels». 

Selon Christian Guldentops, permanent syndical au moment de la restructuration, il s’agit véritablement d’un moyen d’expression moderne à encourager, un terrain neuf qu’il est préférable d’occuper. «Outre le fait de faire office de reportage, cette bande dessinée a réellement permis d’illustrer non seulement le ressenti des travailleurs de l’usine, mais également l’atmosphère morose dans laquelle ils ont dû évoluer. La BD est un média très souple, elle permet de donner corps aux émotions. Pour le lecteur lambda, cette BD est l’occasion de plonger directement dans l’univers des employés mais, pour nous autres acteurs, c’est véritablement l’opportunité de replonger dans ce conflit, de nous remémorer notre combat. Plus qu’un reportage, cette BD s’est construite sur notre vécu, sur des sentiments communs. C’est un témoignage de notre lutte».

Donner voix à ceux qui n’ont pas la parole!

L’un des atouts majeurs de la BD reportage est de permettre de donner une voix à ceux qui sont d’ordinaire mis de côté par les grands médias. Derrière les personnages de «Jonson m’a tuer» figurent les acteurs réels du conflit. Bien que Louis Theillier en soit l’auteur, son œuvre est avant tout une œuvre collective, issue du ressenti commun des travailleurs. Cette BD lui a permis d’immortaliser ses collègues, de leur donner une voix, de mettre une image sur leurs paroles. En outre, les thèmes abordés dans son œuvre dépassent l’affaire Johnson. Son travail dénonce le cynisme de certains employeurs et une politique ultra-libérale omniprésente.

La simplicité de la BD permet à d’autres travailleurs et ouvriers de se retrouver dans l’histoire présentée. Aux yeux de Louis Theillier et de Christian Guldentops, la bande dessinée possède un réel potentiel comme outil de lutte syndicale, c’est pourquoi, tous deux espèrent voir ce genre de média prendre de l’essor.  

Louis Theillier : «Notre situation était particulièrement représentative de la crise morale globale qui touche nos dirigeants. Cette BD nous a permis à moi et mes collègues d’extérioriser notre colère et notre indignation. Nous nous sommes sentis exister au sein d’une lutte sociale violente, où nous n’étions rien d’autre que des pions. Nous avons développé une dynamique collective, une volonté de nous fédérer, pour mettre un terme à un individualisme suscité par des années de mise en concurrence. La BD a généré beaucoup d’enthousiasme dans l’entreprise, les travailleurs étaient très contents d’être représentés. D’autres travailleurs d’autres entreprises en crise me contactaient même pour me dire qu’ils se sentaient eux aussi représentés. La BD a aussi permis de créer un projet positif et attractif pour que les médias rendent compte de la situation des travailleurs».

Un support à exploiter?

Avec l’émergence de travaux tels que «Jonhson m’a tuer», la bande dessinée sort du cadre du simple divertissement et met un pied dans l’univers du réel, du documentaire. L’œuvre de Louis Theillier incorpore des notions propres au reportage, telles que la recherche documentaire et le témoignage. Sa bande dessinée présente à la fois le vécu des travailleurs, tout en intégrant les codes propres à la BD (phylactères, case…). Le dessin, en plus d’illustrer le reportage, offre à son lecteur un regard nouveau sur le sujet qui lui est présenté. Louis Theillier a par ailleurs principalement dessiné ses planches à l’aide d’un simple Bic, qui selon ses propres dire est, à l’image des employés de Johnson Matthey, un outil jetable.

La bande dessinée reportage peut par conséquent être vue comme un outil qui, non content d’informer et de vulgariser, permet à son lecteur de vivre la réalité du terrain. La possibilité d’assister à un témoignage sans mise en scène. À l’instar des films documentaires,  la BD est plus qu’une suite d’images, c’est avant tout une histoire.

Plus d'infos sur la rencontre nationale des Jeunes CSC
Attention clôture des inscriptions le vendredi 11 mars.

Maxime Kouhail

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